Sur les traces du loup - Vercors (26) - février 2009

Vous savez, il est des jours où le soleil brille d'une autre lumière. Il est des jours où la vie revêt son manteau de contes et de légendes...
Et parfois le rêve est plus proche de la réalité qu'on peut le penser.
Ces jours, ils sont en marge du fil ténu sur lequel nous marchons tous les jours. Ils sont exceptionnels.

Et ici, cette semaine, une légende a foulé la neige du Pionnier. L'une des créatures magiques à laquelle secrètement je pensais chaque jour s'est faufilé aux frontières de mes rêves.
Son souffle a pénétré l'air froid de la clairière, sous les étoiles, alors que mon lourd sommeil me tenait éloigné d'elle...
Cette histoire se passe à l'auberge du Pionnier, dans le Vercors, où je travaillais alors comme accompagnateur en montagne. Située à mille mètres d'altitude, perdue au coeur de la grande forêt de Lente, son isolement était pour nous le gage de la tranquillité. Tranquilité pour nous et pour toute la faune, chevreuils, cerfs, chamois... qui nous cotoyaient quotidiennement.

Et cette histoire, je vais vous la conter...
 
Tout commenca bien avant que je ne me réveille. Une accalmie dans la sombre nuit du Vercors, puis la course, la chasse, la proie et le prédateur... que dis-je! LES prédateurs!
Une onde d'angoisse et de peur, une autre de volonté toute puissante, se mêlèrent au chancèlement des arbres, témoins muets de l'attaque. Des cris peut-être, des hurlements, évanouis depuis, qui s'abattirent sur les murs de l'auberge sans les pénétrer, s'effondrant sans heurter le sommeil des trois personnes endormies à l'intérieur.
La biche, dehors, était morte.
 
9hoo. Je travaillais devant l'ordinateur, ignorant encore dans quelle bulle imaginaire j'allais pénétrer dans quelques secondes. Dehors,  sur le palier, Rémi fumait une cigarette. J'ignore quelles pensées occupaient alors son esprit, mais elles furent reléguées au rang des "plus tard" quand son regard accrocha quelques grands corbeaux croassant plus loin. Ils volaient. Rémi les suivi du regard, qui vint se poser avec eux sur une sombre silhouette anormale gisant au pied d'un taillis de noisetiers. D'autres noirs volatiles grapillaient déjà les restes.
Rémi vint alors me chercher.
- Le loup a tué, il y a une carcasse!
Ni une ni deux je sautais sur mes pieds pour le suivre dehors en faisant un créneau par mes jumelles.
En effet, à près de 200 mètres de la maison, une espèce de tas brun-rouge reposait sagement sous les serres des corbeaux. Nous nous regardâmes sans rien dire. Je m'emballais déjà, pensant qu'en effet un loup était passé à proximité cette nuit. Mais je savais aussi qu'il y avait mille autres raisons pour qu'un animal meurs. J'allais chercher ma longue-vue et Rémi sa caméra. D'où nous étions nous pouvions suivre la scène sans déranger les corvidés.
De retour dehors et bien installés, nous fûmes stupéfaits de voir sur place ce long canidé au poil roux que suivait une immense queue de flamme. Le renard était déjà informé, et ramassait sa part du butin. Le repas du renard

Il s'en alla finalement, vite remplacé par un second renard, qui voyait d'un mauvais oeil les corbeaux qui l'entouraient en attendant leur tour.
Dans ma poitrine mon coeur se calmait. Je voulais maintenant voir de plus près.
Quand le soleil administra sur la pauvre bête ses premiers rayons, les renards ayant disparus, c'était notre tour d'aller voir ce macabre spectacle de près.
En approchant, nous pouvions voir les allers et venus que les renards et les corbeaux avaient imprimés dans la neige. Ils rayonnaient autour de la biche, centre de toutes les attentions, comme les filaments d'une toile d'araignée.
Ici et là les oiseaux avaient laissé la marque de leurs ailes au moment de l'envol, comme l'empreinte de quelques anges, blanc de la neige et leurs plumes antracites.
La bête proprement dite était figée dans une figure de danse de ballet. Même dans la mort elle conservait sa dignité et sa grace. Sa tête était basculée en arrière, et ses pattes pliées formaient des courbes élégantes. Si ce n'était son flanc ouvert qui dévoilait toutes ses côtes, ses cuisses arrières déjà dévorées et la longue trace rouge qu'elle avait laissée lorsqu'elle avait été trainée, elle aurait pu passée pour une biche endormie. biche tuée par des loups juste devant l'auberge Avec le froid, elle ne sentait presque pas.
Cette trace, d'une dizaine de mètre, commencait sur une large tache d'urine. C'était sans doute l'instant précis où l'animal avait compris sa fin, au paroxisme de la terreur. Une seconde après, tout avait du devenir noir.  La biche fut trainée dans la neige après sa mort
Je cherchais quelques traces qui purent témoigner de la présence du grand loup gris, et fini par les trouver. Elles n'étaient pas très belles mais suffisantes pour savoir. C'était donc vrai? Pendant que Morphée me distrayait dans je ne sais trop quel songe oublié, le loup était passé et avait retiré une âme animale de la forêt?
J'étais fou. Je cherchais encore, pour trouver des traces plus belles. Il y en avait une. Dans la neige tassée et teintée de sang, un loup avait imprimé une patte démesurée et bien visible. Je tremblais. Je posais ma propre main à côté, laissais à mon tour mon empreinte, et la retirais. Je regardais les deux traces côte à côte. Comme elle était petite ma main!  Ma main imprimée près de celle d'un loup
Je me relevais, et tentais de remonter les traces pour essayer de lire ce qui s'était passé, comment la scène s'était déroulée. Elles me menèrent dans la forêt. Ici des branches brisées, là quelques tâches de sang. Un virage serré ici, et là, d'autres empreintes, plus petites. Combien étaient-ils? Deux? Trois? Plus?
Ici l'un d'eux avait coupé le virage. Là la biche avait bousculé le buis, le délestant de toute sa neige. 
Peut-être mon interprétation était-elle complètement erronée, mais voilà ce que je cru comprendre:
Les traces m'avaient mené sous un sapin où la neige était bien tassée. De là d'autres traces beaucoup plus anciennes, recouvertes de neige, en partaient. Les loups avaient donc du venir ici en début de nuit et s'y étaient réfugiés, à l'affût ou juste pour la nuit. La biche avait du passer non loin, et c'est là que les prédateurs avaient sonné l'hallali. La biche avait couru dans la pente, esquivant ou non les divers arbres. Un loup avait du déjà réussir à la croquer puisque je décelait quelques tâches de sang sur le chemin.
C'était terrible de suivre ces traces. La neige était complètement retournée, foulée, et semblait avoir figée l'élan d'une course désespérée. Je ressentais presque la détresse de l'animal alors que tout, de toute façon, était déjà perdu.
La poursuite n'avait pas du durer plus de cent mètres, et les loups avaient bondi sur leur proie juste à l'orée du bois. Sa vessie s'était alors vidée et elle était tombée. De là les loups avaient trainé la biche sur une dizaine de mètres où ils l'abandonnèrent au petit jour, lorsque le regard indiscret des êtres diurnes purent poser sur la nuit leurs yeux émus.
Quel pacte les biches avaient-elles signé avec les loups?
"La nature n'est pas cruelle, elle est indifférente"
Où avais-je lu cela? J'étais incapable de m'en souvenir. La biche aura donné son corps, contre sa volonté, pour nourrir le cycle naturel des proies et des prédateurs...
C'était un vendredi 13. Une semaine après, la biche n'était plus qu'un cadavre nauséabond
 
Ce soir-là Rémi était allé posé sa caméra à quelques dizaines de mètres de la carcasse, qu'il laissa tourner une quarantaine de minutes. Quand il revint la chercher, le loup était à nouveau passé, laissant ses marques à dix mètres devant... Mais la caméra n'avait plus de batteries...

Cette nuit-là Moussa, en rejoignant sa chambre, entendit le hurlement du loup dans l'obscurité nocturne.
 
Au petit jour, la biche ne ressemblait déjà plus beaucoup à une biche... 

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