Vie et mort d'une libellule, l'existence d'un prédateur

a ponte

 Une mare parmi d'autres quelque part en GirondeLa mare n'est plus très profonde en ce mois de septembre, mais au moins n'est-elle pas asséchée. Quelques jeunes tariers pâtres, dans le pin qui la borde, s'excitent à mon approche, mais je ne les regarde que d'un oeil distrait.Au-dessus de la surface de l'eau, c'est un manège plus discret qui m'attire: une énorme libellule bleue et verte patrouille. C'est l'anax empereur, la plus grosse de France. Elle mesure à peine moins de dix centimètres! Et patrouiller, c'est bien le mot. Elle, ou devrais-je dire "il" car c'est un mâle, parcourt la mare d'avant en arrière, inlassablement. On entend parfois le froissement de ses longues ailes lorsqu'il prend un virage serré pour capturer une proie, et plus encore quand un concurrent apparaît et qu'il le chasse brutalement.

Mais ce n'est pas la seule espèce de libellule que j'observe là. Plus frêles et moins actifs, quelques agrions élégants sont posés sur les phragmites. Il y a aussi là un orthétrum bleuissant, qui chasse lui aussi mais à l'affût depuis un perchoir fixe.

C'est à dire qu'avec presque 90 espèces en France, il est bien naturel d'en trouver souvent plusieurs ensemble. Pourtant si toutes les libellules ont besoin de l'eau, et on va voir pourquoi, chaque espèce recherche des conditions particulères. L'eau d'un lac d'altitude, celle d'une tourbière acide, d'une rivière rapide, trouble ou claire, voir saumâtre, ne présentent pas les mêmes caractéristiques, et forment ce que l'on appelle des niches écologiques différentes. De façon naturelle, les libellules se sont adapté et partagé ces niches, ce qui a pour effet de réduire la compétition entre elles, en "s'étalant" le plus possible.

Couple de sympétrums fasciés en tandemMais revenons à notre mare. Une  quatrième espèce est là, et c'est vers elle que je porte toute mon attention. il s'agit de sympétrums fasciés, et ils s'adonnent à un ballet remarquable. Regardez, il y en a six en tout, et ils sont attachés par paire. C'est à dire que trois d'entre eux, qui sont les mâles, tiennent les trois autres, les femelles, par la nuque, grâce à des sortes de pinces situées au bout de leur abdomen. Dans chaque couple, les partenaires volent de concert en stationnaire, à une vingtaine de centimètres de l'eau, et tombent par à-coups réguliers de façon à ce que l'extrémité de l'abdomen de la femelle effleure la surface. C'est une danse étrange à laquelle j'assiste, c'est la ponte.

Le rôle du mâle dans cette affaire est de surveiller et protéger la femelle, ainsi que sa propre descendance si d'autres mâles venaient tenter de s'accoupler avec elle. Chez notre sympétrum il remplit sa tâche accroché à sa compagne, mais chez certaines espèces il se pose à proximité, patrouille autour ou parfois la laisse seule. Plusieurs milliers d'oeufs sont alors pondus. Ils se développeront seuls, presque exclusivement dans l'eau, à l'exception de quelques espèces de la famille des lestidés chez qui les oeufs, pondus dans le bois, s'y développeront. Une fois éclos, les larves rejoindront alors l'eau jamais éloignée.

La ponte chez l'agrion délicat et l'anax empereur. ici les femelles insèrent les oeufs dans les végétaux.  Pour nos sympétrums fasciés qui ont pondu en septembre, les oeufs vont entrer en diapause, c'est-à-dire en dormance, pour n'éclore qu'au printemps. Mais chez cette espèce comme bien d'autres, plusieurs générations se succèdent dans l'année. Ainsi nos oeufs donneront naissance à la première au printemps qui, après reproduction, donnera naissance à une seconde dans l'été, dont font partie nos couples. On parle alors d'espèce bivoltine, qui donne deux générations annuelles. On a chez les libellules des espèces univoltines, trivoltines, quadrivoltines... Il existe aussi des espèces semivoltines, qui ne donneront une génération que tous les deux ans, voir même plus. C'est-à-dire qu'une fois nos oeufs éclos, la larve qui en sort, et qui ne ressemble guère à une libellule, mettra du temps à grandir, muant plusieurs fois, avant de donner l'insecte que l'on connaît. Et si ce développement dure près de cinq mois chez notre sympétrum, il peut parfois durer de trois à quatre ans, comme chez l'aeschne subarctique qui fréquente chez nous les tourbières d'altitude où le froid et la faible quantité de nourriture sont des conditions difficiles.

La larve

Dans tous les cas cette larve vit dans l'eau. Et comme on l'a vu, les différentes espèces occupent des niches écologiques différentes. Ainsi celles des gomphes ne vivent guère que dans les eau courantes, celles des leucorrhines dans les tourbières, tandis que l'agrion élégant se rencontre presque partout où il y a de l'eau et de la végétation. Si leur comportement peut varié, elles consacreront toutes leur temps à la chasse, et ce sont de redoutables prédatrices. Brunes et mimétiques, les larves opèrent le plus souvent à l'affût, dissimulées dans le limon ou la végétation. Cela permet aussi de passer inaperçu aux yeux des prédateurs dont elles ne manquent pas: poissons, écrevisses, oiseaux, ne s'en privent pas. Les larves se nourrissent d'insectes aquatiques, crustacés, mollusques, mais aussi de petits poissons ou amphibiens pour les plus grosses. Elles sont voraces et c'est la condition pour se développer dans les temps. Elles disposent pour la capture d'un outil particulièrement efficace que l'on appelle le masque. Plaqué et replié sous la tête, faisant office de pince, il est projeté en avant à une vitesse fulgurante sur les proies. Il se replie alors, ramenant cette dernière devant les mandibules qui la déchiquètent.Le masque des libellules

L'émergence

La larve a atteint sont dernier stade. elle est serrée dans sa peau et ressent le besoin de muer. Ce sera la dernière fois, et cette mue sera une véritable métamorphose, car d'une larve aptère et aquatique sortira une libellule colorée et aérienne. on l'appelle la mue imaginale. Le passage d'un mode de vie à l'autre implique une foule de remaniements structurels et fonctionnels. Ainsi deux paires d'ailes bien développées apparaissent, le masque disparait, les organes génitaux murissent, et le système respiratoire, qui s'était développé peu à peu au cours des mues de la larve, s'achève pour offrir une respiration aérienne. Mais tout ce chamboullement ne se voit pas. il s'effectue dans le secret sous la peau de chitine dont l'insecte va bientôt se débarrasser. Après avoir "tâté le terrain" en sortant plusieurs fois de l'eau, la larve va finir par quitter définitivement le milieu liquide pour le milieu aérien. Ces conditions sont souvent une température douce, sans vent, et principalement le matin. Les journée très favorables, on peut alors assister à des émergences en masse, comme si les individus étaient tous rigoureusement réglés à la même montre.

Notre larve sortie de l'eau n'a plus qu'un objectif, trouver le support adéquat pour l'émergence. Si une pierre suffit en général pour les gomphes, les autres cherchent un support qui leur permettra d'être verticales, voire inclinées en arrière. Elle s'immobilise alors. Il lui faut être cachée car la métamorphose qu'elle s'apprête à opérer la rend extrêmement vulnérable. elle ne peut se défendre en aucune façon.

Et là cher lecteur, je te laisse admirer la nature et les astuces qu'elle parvient à mettre en place pour poursuivre son oeuvre. Vois toi-même: l'enveloppe de l'insecte se fend derrière les yeux, puis sur toute sa longueur, et doucement, le thorax d'abord, avec les pattes, en sort. Tout est mou et translucide. On pourrait presque croire qu'un parasite sort de l'animal qu'il a mangé de l'intérieur, mais il n'en est rien. Les pattes durcissent, puis la libellule s'extraie définitivement se son enveloppe. Les ailes sont toutes fripées, l'abdomen aussi. On ne peux alors que s'étonner qu'une créature de cette taille ai pu tenir dans un "vêtement" aussi petit que l'exuvie, c'est à dire la mue, qu'elle laisse.  Et de fait elle y était comprimée. Libérés de cette pression, les liquides internes se répandent et détendent toutes les parties de la libellule. En quelques minutes la voilà sèche. Pas besoin d'apprentissage, elle peux prendre son envol pour sa nouvel vie.Ici l'orthétrum réticulé pendant l'émergence. Sa transparence ne va tarder à disparaitre et tout son corps à se déployer

L'imago

C'est cette phase de la vie d'un insecte, l'adulte en quelque sorte, celui qui se reproduira, que l'on nomme imago.

Dès lors les conditions climatiques seront plus difficiles que dans l'eau. Et en France les libellules, à de rares exceptions près sur le pourtour méditerranéen, mourront avant l'hiver. Elles ne vivent donc qu'une saison, tout au plus quelques mois. Mais en réalité il existe une espèce, et une seule chez nous,  chez qui c'est l'imago qui hiverne, blotti sous les roches ou les écorces en attendant les beaux jours. Se reproduisant alors très tôt au printemps, on assiste aux  émergences tard dans l'été. Il s'agit du leste brun, et c'est surprenant de voir un insecte si frêle en décallage complet avec ses cousines et qui a opté pour un rythme si différent.Le leste brun est la seule espèce Française à hiverner à l'état d'imago

  Dans tous les cas il est étonnant de constater que ce que nous connaissons le plus souvent des libellules, et en fait de l'ensemble des insectes en général, à savoir l'imago, ne représente qu'une si petite partie de leur vie qui s'effectue pour l'essentiel dans l'eau à l'état de larve.

 

Mais revenons-en à nos libellules. Et pour bien faire, reprenons notre sympétrum fascié. Lorsqu'il émerge il est très jaune, un peu doré. il va maintenant devoir survivre à une phase de maturation de quelques jours à quelques semaines pendant laquelle il va chercher à se nourrir avant d'obtenir ses couleurs d'adulte. Différences de couleurs selon l'âge chez l'orthétrum réticulé, depuis la prime jeunesse jusqu'au grand âge Et pour se nourrir il va chasser. Il ne dispose plus du masque mais ses pattes sont beaucoup plus efficaces et son agilité en vol lui assure une adresse remarquable. Ses quatre ailes sont autonomes. Aussi toutes les figures lui sont permises. De grâce lecteur! Observe la attentivement! Du vol stationnaire il accélère brusquement en avant, en arrière, vers le haut, le bas... il dompte les trois dimension comme aucun autre animal et c'est tout bonnement extraordinaire à observer.

En réalité seules les "grosses libellules", les anisoptères, sont capables d'une telle dextérité, atteignant des vitesses proches de 50 km/h. Les demoiselles, les zygoptères, sont quant à elles plus délicates et se contentent le plus souvent de "voleter". Mais les unes comme les autres sont d'excellents prédateurs, et capturent une foule d'autres insectes volants ou pas, s'attaquant parfois à d'autres libellules aussi grosses qu'elles.

Orthétrum réticulé ayant capturé un sympétrum. 20 minutes lui seront nécessaires pour dévorer sa proie, ne laissant guère que les ailes  Ce faisant certaines espèces s'éloignent peu de leur lieu de naissance, tandis que d'autres, comme notre sympétrum, ont un fort pouvoir colonisateur et cherchent d'autres lieux parfois très éloignés. On comprend alors qu'on les rencontre parfois dans des lieux inattendus, mais n'oublions pas qu'elles se sont alors affranchies du milieu aquatique.

Au terme de cette phase de maturation, les mâles de sympétrum fascié ont pris une couleur très rouge. ils sont matures et c'est le début d'une nouvelle étape: la recherche de partenaire en vue de l'accouplement. Sympétrum fascié mâle adulte. Il est devenu très rouge

L'accouplement

L'accouplement est souvent brutal chez les libellules. Le mâle a repéré un endroit idéal où la femelle pourra pondre. Il attend que l'une d'elles passe à proximité et se jette sur elle. Si elle est consentante, l'accouplement aura lieu. On observe parfois chez les caloptéryx un préambule de parade mais assez bref. Ensuite par un jeu de contorsions trop rapide pour qu'un y voit quoi que ce soit, les partenaires s'assemblent pour former ce que l'on appelle le "coeur copulatoire". il s'agit d'une disposition unique. Alors que chez les insectes les organes reproducteurs sont toujours situés vers l'extrémité de l'abdomen, il est chez les libellules sur le second segment sur les mâles et sous les huitième et neuvième sur les femelles. Pour les mettre en contact, le mâle accroche donc la femelle derrière la tête grace aux appendices abdominaux qui forment une pince. Notons au passage que cette pince s'adapte à la structure sur laquelle elle s'ancre, et qui diffère d'une espèce à l'autre. Bien que cela ne soit pas fiable à 100%, cette particularité limite les risques d'hybridation. Mais fermons la parenthèse. Une fois la femelle accrochée disais-je, le mâle replie son abdomen et sa partenaire se replie aussi pour accoler leurs structures intimes. L'accouplement peut être des plus court, de l'ordre de quelques minutes à une heure ou plus.

Accouplement chez le leste barbare et le cordulegastre annelé Chez notre sympétrum, le couple restera uni après l'accouplement le temps de la ponte. C'est là, souvenez-vous, que nous l'avions croisé, volant discrètement au-dessus d'une mare anonyme de Gironde.

Je crois qu'il faudra que j'aille voir l'an prochain, si je la rencontre encore. J'espère qu'elle sera au rendez-vous!!

 

 

Pour en savoir plus: "Les libellules de France, Belgique et Luxembourg" aux éditions Parthénope

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